un marteau à soi / EXPLORER LA RÉAPPROPRIATION DES SAVOIR-FAIRE TECHNIQUES PAR LES FEMMES ET LES MINORITÉS DE GENRES DANS LES ESPACES EN MIXITÉ CHOISIE*
Ce travail de recherche interroge les pratiques collectives de fabrication et de bricolage en mixité choisie comme lieux de réappropriation des savoir-faire techniques par et pour les femmes et les minorités de genre. Nous cherchons à comprendre en quoi ces pratiques reconfigurent-elles les rapports de genre et à définir quelles formes de design produisent-elles ? Nous sommes donc allé.es à la rencontre de femmes et de personnes issues des minorités de genre impliquées dans des ateliers collectifs de bricolage à Paris, Lyon et Saint-Étienne.
À travers nos échanges, il s’agissait de retracer leurs parcours techniques, depuis les premières expériences de manipulation d’outils dans l’enfance jusqu’à leur engagement dans des pratiques collectives à l’âge adulte. Nous avons également documenté, par la photographie et le dessin, les lieux où se déploient ces pratiques ainsi que les objets produits et les outils pédagogiques utilisés lors des activités de transmission de connaissances techniques. L’issu de cette enquête de terrain nous a permis de constater que ces pratiques permettent de déjouer à la fois les scripts normatifs de genre et ceux du design, dans la mesure où elles transforment conjointement la subordination à l’usage prescrit des objets manufacturés et la performativité du genre. Elles dessinent ainsi les contours de ce que nous proposons de qualifier de design pirate.
Par piraterie, nous entendons l’action menée par une communauté minorisée (femmes et minorités de genre) dans le but de dévier des normes (politiques, socio-économiques et de genre) au profit d’un système de valeurs alternatives (éco-féminisme et anticapitalisme), en s’appropriant entre autres les outils et savoir-faire techniques comme outils de lutte.
Toutefois, de nombreux questionnements sont apparus concernant les modalités de restitution de cette recherche : comment rendre compte de pratiques collectives, situées et évolutives sans les figer ? Comment éviter de réimposer, par la forme, une hiérarchisation des savoirs ? C’est en articulant cette réflexion à celle sur le rôle de la/du designer que s’est imposée une piste de restitution : mettre au centre les voix et les récits des personnes rencontrées, en cherchant à éviter toute confiscation de la parole au profit d’une mise en forme autoritaire.
Chaque rencontre a donné lieu à un entretien enregistré puis à un montage sonore. Cette série de portraits fait partie de la restitution formelle du projet afin de donner à entendre la diversité des trajectoires et l’épaisseur des expériences vécues. De plus, le fanzine - en tant qu’outil collectif pour faire contre-récit - et le tract de recherche - en tant qu’objet imprimé facilement reproductible et en libre circulation - ainsi que cette page internet regroupant l’ensemble du projet, font également parti de cette tentative de faire recherche en commun. C’est-à-dire dans et en dehors du cadre institutionnel, mais également avec, par, pour et depuis les milieux étudiés. Au fil de la recherche se construit un bricolage polyphonique mêlant photographies, dessins, compte-rendu de recherche, verbatim, citations, astuces de piratage ou encore extraits de fanzines produits par des collectifs militants.
Ce corpus protéiforme met en lumière le rôle central de la technique dans la construction des rapports de genre tout en exposant la richesse matérielle et affective, ainsi que la puissance politique de ces pratiques alternatives, féministes, collectives et situées d’un design sans designer.
*La mixité choisie est le fait de se réunir entre personnes appartenant à une ou plusieurs minorités opprimées et discriminées en excluant la participation de personnes appartenant aux groupes pouvant être oppressifs et discriminants (dans le cas dans cette recherche, entre femmes et minorités de genre mais sans hommes cisgenres* hétérosexuel)
*Qui concerne une personne dont l'identité de genre correspond au sexe qui lui a été assigné à la naissance
Je tiens à remercier tout.es les incroyables pirates bricoleur.euses qui luttent au quotidien pour nourrir des lieux-liens qui libèrent. Merci à elleux de cultiver l’art de la joie partagée et de l’autonomie collective dans un monde qui bascule de jour en jour dans une résignation sourde. Recueillir leur parole fut un privilège que je me dois désormais de ne pas trahir. Leur confiance, leur générosité et leur enthousiasme m’ont convaincu, s’il le fallait encore, de la nécessité de pratiquer une recherche impliquée et indisciplinée.
radio-cagette
Au cours de cet enquête de terrain, nous avons constaté la présence récurrente de cagettes en plastique dans les espaces collectifs et domestiques visités. Dénominateur commun d’un mode de vie tourné vers la débrouille, le réemploi et le bricolage, cette cagette, omniprésente sur les marchés alimentaires, est sujette à de multiples hybridations d’usages, aussi ingénieuses qu’inattendues.
C’est pourquoi nous avons créé un dispositif d’écoute pirate où s’entremêle composants électroniques et cagettes récupérées. Bricolée, évolutive et ouverte, cette radio-cagette dévie des logiques programmatiques et esthétiques dominantes du design industriel. Entremêlant esthétique de la trouvaille et standards de production de masse détournés, ce dispositif permet la diffusion de contre-récits, d’imaginaires et autres pratiques techniques déviantes.